Quelques questions à Olivier Bourdeaut

Il y a quelques semaines, je vous parlais de mon extrême fascination pour le nouveau roman d’Olivier Bourdeaut, Florida. J’ai eu l’immense plaisir (la tournure est faible) de lui poser quelques questions sur l’histoire d’Elizabeth, ses rituels d’écriture et ses projets à venir… Je vous laisse découvrir ses croustillantes réponses !

Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire, ainsi que ce fascinant personnage d’Elizabeth ?

C’est aussi simple qu’une paresse devant la télévision. Un documentaire sur les mini-miss regardé les yeux mi-clos lors d’un lendemain de soirée. Au début ça semble distrayant, c’est clownesque à souhait. Néanmoins assez rapidement ça devient grotesque et effrayant. Comme souvent, le malaise vient des regards, celui des petites filles et celui des mères. Mon éditeur a trouvé la photo parfaite pour la couverture. C’est exactement le regard qui m’est resté en mémoire. C’est avec ce regard qu’est venue l’idée du roman, il y a sept ans. À propos d’Elizabeth, elle s’est imposée assez rapidement. Je ne voulais pas d’une victime larmoyante. Dès le début, dans mon esprit, c’était une combattante. Une fille intelligente dont l’intelligence n’est pas mise en valeur par sa mère. Une enfant avec de grandes capacités intellectuelles et un physique de deuxième. C’est la phrase parfaite pour illustrer la naissance d’Elizabeth. Je l’ai aimée dès qu’elle est née dans mon esprit.

Aviez-vous envie de stigmatiser les concours de Mini-Miss ? Et plus largement, de brosser un portrait au vitriol d’une société qui mise tout sur l’apparence – et sur les apparences ?

L’objectif n’est ni de stigmatiser ni de dénoncer mais de décrire. J’imagine que la conclusion s’imposera au lecteur. Si en achevant la lecture du roman une mère envisage sérieusement d’inscrire sa fille à un concours de mini-miss, je ne peux rien faire pour elle. Concernant la société du paraître, il ne faut pas être énormément clairvoyant pour constater que de plus en plus de gens deviennent les ambassadeurs de leur image, et seulement de leur image. À l’époque où j’étais encore sur Facebook, j’ai moi même succombé à cette manie qui peut devenir une obsession. Un visage qu’on veut parfait, devant un paysage qu’on imagine féérique. Cela donne souvent aux gens des airs de zombies collés sur une carte postale. Certaines photos sont vertigineuses. Au moment d’écrire je me suis souvenu de ce jeune britannique qui a tenté durant un an de faire le selfie parfait, et qui, constatant l’échec de son entreprise, a tenté de se suicider. Bon, désormais il existe des filtres et des effets. Rendons leur grâce, ils ont peut-être sauvé la vie de certains adolescents.

Planter le décor de votre histoire aux États-Unis s’est-il imposé comme une évidence ? Vous y êtes-vous rendu pour les besoins d’écriture de ce nouveau roman ?

Ce roman ne pouvait se passer qu’aux États-Unis. C’est un lieu commun de le dire, mais seule la démesure américaine pouvait servir de cadre à cette histoire. Je ne peux pas écrire sur un lieu que je ne connais pas. Certains écrivains y parviennent, tant mieux pour eux, tant mieux pour leurs finances. Je suis donc allé constater que l’image que j’avais de la Floride était la bonne. C’était exactement ce à quoi je m’attendais esthétiquement. C’était même mieux. J’ai pu humer l’ambiance, saisir des détails qui font que, dans mon esprit, lorsque j’écris, tout me semble réel. C’est important, il me semble, que l’auteur y croie.

Comment avez-vous fait pour vous glisser, avec autant de force et de vérité, dans la peau et dans la tête de ce personnage ?

Vous m’adressez le plus beau compliment qui puisse exister pour un écrivain. Je vous remercie. J’ai fait grandir Elizabeth dans mon esprit durant sept ans. J’ai vécu avec elle, je lui ai parlé, je l’ai aimée. A cause du confinement, je n’ai pas vu mes amis pendant de longs mois. Eh bien je peux dire que j’ai passé plus de temps avec Elizabeth qu’avec eux l’année dernière. En quelque sorte, elle était plus réelle que mes amis. Lors de mes nombreuses marches dans la montagne, je pouvais passer trois heures à lui parler, à la faire parler. En écrivant cela, je réalise qu’écrire est vraiment une passion de cinglé. Une phrase pareille peut être l’assurance d’un aller sans retour à Sainte-Anne.

Plusieurs oxymores me viennent à l’esprit en pensant à l’héroïne : adorable petite peste, odieux trésor, inoubliable furie… Comment expliquez-vous cette magie qui nous fait adorer la tornade Florida ? 

Sincèrement, je n’en sais rien. Ceci dit, certains détestent ce texte. Je vais me contenter de retenir votre compliment et votre enthousiasme. Enfin, j’ai un début d’explication tout de même. J’ai adoré écrire ce texte. J’étais euphorique chaque matin en m’installant à ma table de travail. Il n’ y a aucun temps mort avec Elizabeth. Elle ne m’a jamais laissé respirer et j’imagine, j’espère, que le lecteur ressent ce sentiment.

Je trouve que vous avez un vrai don pour les métaphores – mention spéciale pour « une routine bien huilée, comme ma peau » ! Où puisez-vous l’inspiration pour celles-ci ?

Très naturellement. Trop naturellement parfois pour mon éditeur. Comme pour Bojangles, rien de tout cela n’est prémédité, les formules tombent. Je ne sais pas si je dois tirer une quelconque fierté de cette facilité.

Aviez-vous l’intention de trancher radicalement, aussi bien sur le fond que sur la forme, avec vos deux précédents romans ? Ou les choses se sont-elles faites naturellement ?


Je pense que le sujet définit le style. Bon, c’est ma théorie du moment. Nous verrons si elle résiste à l’épreuve des années et des romans. En tout cas, cette histoire devait être écrite de cette manière. Pas le choix.


Avez-vous des rituels d’écriture ? Des moments, des conditions particulières/idéales pour écrire ?


Oui, c’est assez étrange. Je n’arrive pas à écrire lorsqu’il fait jour. La lumière extérieure terrasse mon imagination, mon élan, mon inspiration. Mon rythme d’écriture dépend donc des saisons. En hiver, je commence à écrire à 5 heures 45. En été, je commence à 4 heures et demi. J’allume deux bougies, j’enfile mon casque audio, je me sers un café et je m’allume une cigarette. Ensuite je ne les compte plus. La recette magique pour finir foudroyé.

Un nouveau roman en tête ?  

J’ai plusieurs idées. J’ai de la chance elles ne manquent pas. En revanche, je ne sais pas si j’aurais le talent de mes idées, la motivation, l’inspiration, bref tout ce qui sert à s’attaquer à une histoire.

J’ai pris l’habitude de terminer mes interviews en demandant à l’autrice/l’auteur que j’ai la chance d’interviewer, un conseil de lecture, un coup de cœur récent… En auriez-vous un à nous livrer ?


Avec plaisir. J’ai relu Extension du domaine de la lutte. Houellebecq colle le cafard à beaucoup de gens. Pour moi c’est le contraire. Sa lecture me fait rire et me met de bonne humeur. J’ai la niaque en refermant ses romans. Est-ce grave ?

Merci infiniment, cher Monsieur Bourdeaut !