Quelques questions à Olivier Dorchamps autour de son merveilleux roman « Ceux que je suis »

En décembre dernier, je vous parlais sur mon blog de mon grand coup de coeur pour le premier roman d’Olivier Dorchamps, Ceux que je suis, paru aux Éditions Finitude. 

Nous étions convenus de nous rencontrer pour que je lui pose, de visu, les questions qui me brûlaient les lèvres depuis que j’avais terminé ma lecture. Confinement oblige, ce beau projet est tombé à l’eau, mais Olivier Dorchamps a eu l’extrême gentillesse de me répondre par mail et je le remercie encore mille fois pour le temps qu’il m’a accordée !

Je vous laisse découvrir ses réponses…

Olivier-Dochamps-ITW

Pouvez-vous nous parler de ce qui vous a inspiré pour composer votre superbe roman ?

Merci beaucoup pour cet adjectif élogieux. Je suis touché que mon roman vous ait plu. Le mot « inspiré » peut s’entendre de deux manières ; ce qui a déclenché l’écriture du roman ou bien la raison qui m’a poussé à aborder le thème de l’Identité. Le déclencheur, c’est mon ami Ramzi à qui le roman est dédié et dont le père marocain est décédé il y a plusieurs années. Ce dernier avait émis la volonté d’être enterré au Maroc, à Salé, dont il était originaire. Ramzi et sa famille, qui sont tous nés, ont grandi en France et se sentent français à cent pour cent, n’ont pas compris cette requête. Cela a constitué le point de départ d’un questionnement personnel quant à ma propre identité. De là est née une réflexion plus générale sur l’Identité. C’est l’un des thèmes les plus universels qui soit, davantage même que l’Amour. Personne n’est assuré de rencontrer l’Amour dans son existence, alors que l’Identité nous accompagne toute notre vie et même souvent nous précède, comme c’est le cas dans mon roman.

Le fait que vous soyez vous-même issu d’une famille cosmopolite a-t-il, selon vous, participé à votre souhait d’écrire un livre sur la quête des origines ? Sur l’appartenance ?

Bien entendu, mais c’est un désir qui a pris longtemps à mûrir. Je n’aurais pas écrit le même roman à vingt ans. À vingt ans, j’aurais ressenti un besoin et non pas un désir de parler d’Identité. Or j’ai l’impression que les romans qui naissent d’un besoin sont souvent teintés, parfois malgré eux, d’un côté revanchard qui, subjectivement ne me plaît pas et, objectivement affaibli le propos. Je ne voulais pas écrire un roman qui martèle la difficulté de se trouver, de comprendre sa propre identité et de l’accepter pour l’imposer au bout du compte, car c’est bien de cela qu’il s’agit, de s’imposer, de trouver sa place parmi les autres. Qu’elle soit culturelle, sociale, sexuelle, intellectuelle ou autre, l’Identité est toujours une lutte plus ou moins intérieure et plus ou moins pacifique, à moins d’appartenir au groupe dominant et de se trouver tout en haut de l’échelle. Mais même tout en haut de l’échelle, l’altérité prend le relais et détermine notre identité ; on se distingue forcément de son père, de sa mère ou de quelque référence que l’on possède en grandissant et, en général, on se construit autour d’un complexe d’infériorité ou de supériorité envers son propre groupe. Selon le cas, trouver sa place passera par l’apprentissage de la confiance en soi ou de l’humilité.

Pour répondre à votre question de manière plus personnelle, oui, le fait d’être cosmopolite donc multiple m’a été à la fois un secours et une torture lors de l’écriture de ce roman. Tous les tiraillements de mes personnages sont hérités des miens et chacune de leurs émotions est passée par le filtre de ma propre vie. Cette sincérité est essentielle pour que les lecteurs ressentent un écho dans leur âme, ce qui, dans mon expérience de lecteur, est la raison pour laquelle je lis.

Votre roman nous plonge tout entier dans l’ambiance du quartier d’Hay Hassini. Tous nos sens sont en éveil, nous lisons avec le soleil dans les yeux… Vous êtes-vous rendu à Casablanca pour vous imprégner de l’ambiance qui règne là-bas ?

Je suis ému que vous ayez perçu que « Ceux que je suis » est un roman sensuel. J’ai du mal à envisager l’écriture comme une activité en deux dimensions. Nous sommes des êtres sensuels, tout passe par nos sens, et les romans qui s’enferment dans le cheminement intellectuel des personnages (ou encore pire de l’écrivain lorsqu’il s’agit d’autofiction) sans accorder d’importance à leurs sens, leurs cinq sens car l’odorat et le goût permettent de créer une ambiance tout autant que la vue, l’ouïe ou le toucher, ces romans-là ratent souvent le coche de la littérature ; susciter des émotions au plus profond de l’âme. Je me suis rendu deux fois à Casablanca pour me laisser envahir par cette ville, son rythme, ses odeurs, sa lumière, sa chaleur et ses habitants également, bien entendu. J’ai visité Hay Hassani avec les yeux d’un touriste européen, comme mon personnage principal, Marwan, qui ne se sent aucunement marocain lorsqu’il débarque dans le pays de ses parents. Pour le reste, je ne suis pas un grand wikipédiste et la tentation du copié/collé à laquelle succombent certains romanciers m’est étrangère. J’ai trouvé beaucoup de photos du Casa des années 50, 60 et 70 en ligne et j’ai passé des heures à y poser mes personnages en imaginant ce qu’ils pouvaient voir, ressentir et vivre. Une histoire naît souvent d’une photo si on sait la regarder.

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Comment avez-vous fait pour vous renseigner aussi précisément sur la culture de ce pays ? Et sur un sujet aussi particulier que les rites funéraires qui y sont pratiqués ?

Lorsque mon ami Ramzi a perdu son père, il m’a appris que la plupart des Marocains d’Europe (mais cela doit être aussi le cas pour les Chinois, les Sénégalais, les Algériens, les Congolais et d’une manière générale tous les immigrés de la première génération) souscrivaient un contrat obsèques rapatriement du corps, ce qui m’a fasciné car peu de gens sont au courant de cette pratique. Je me suis documenté sur le sujet, ai posé des questions à d’autres amis d’origine marocaine, algérienne et iranienne qui m’ont chacun raconté des anecdotes ou un rite particulier à leur famille. Une autre amie, qui travaille pour les aéroports de Paris, m’a révélé que la moitié d’un des terminaux de Roissy-Charles-de-Gaulle est consacrée uniquement à l’expédition de cercueils vers l’étranger.

On parle beaucoup du « vivre ensemble » en France, une expression toute faite à laquelle je préfère substituer le « apprendre à se connaître ». Dans ce pays où les Musulmans représentent une partie importante de la population, qui connaît leurs traditions ? Et celle des Chinois ? Des Juifs ? Des Chrétiens ? J’aime les autres pour leurs différences, quelles qu’elles soient. Si je ne m’intéresse pas à ces différences, si je ne les compare pas à ce que je connais pour en tirer un enseignement, une clef pour mieux vivre ma propre existence – un deuil par exemple – alors ce fameux « vivre ensemble » reste à l’état de théorie, d’utopie même. Ma part française apprécie la conceptualisation de l’idée, mais mon pragmatisme britannique ne peut s’y résoudre et doit la mettre en mouvement, ce que j’ai souhaité faire en écrivant ce roman. Attention, je ne parle pas forcément de religion ici, je parle d’humanisme, d’humanité, d’universalité même, de ce qui fait que nous sommes tous confrontés à des problématiques comme l’Identité ou la Mort et pouvons nous entraider. Si une tradition autre que la mienne est susceptible m’aider à mieux passer un cap, à vivre une expérience de manière plus intense, alors elle est digne d’intérêt, et cela sans jugement ni prosélytisme, simplement en partageant nos traditions, pas en les imposant.

J’ai lu que vous aviez été avocat et entrepreneur (j’espère que mes sources sont bonnes !) avant de devenir écrivain. Comment êtes-vous « tombé » dans l’écriture ?

Je n’aime pas le terme d’écrivain car il me semble figé. Ce n’est pas vraiment une profession, c’est une activité. Les deux sont souvent confondues en français, mais il y a une différence. Dire « j’écris », ce n’est pas pareil que de dire « je suis écrivain ». La première formule s’inscrit dans la continuité, c’est une activité quasi quotidienne, presqu’un mode de vie. La deuxième se donne des airs de statut qui ne me conviennent pas, d’autant plus que la plupart des personnes qui écrivent exercent un métier en parallèle ; vivre de sa plume prend du temps. Je préfère dire que j’écris ou, s’il faut trouver un titre, que je suis « romancier ». La connotation de « raconteur » d’histoire inhérente au mot « romancier » me plaît davantage. Ceci dit, il y a deux types de romanciers ; ceux qui ont la chance de trouver leur voie dès la sortie de l’adolescence et ceux qui, comme moi, choisissent de se construire d’abord une vie avant de se lancer. C’est une question de confiance en soi.

Jamais je n’aurais imaginé devenir romancier à vingt ans, vivre dans une chambre de bonne en me nourrissant de pâtes pour payer mon loyer tout en étudiant les Lettres Modernes, car je n’avais pas la confiance en moi nécessaire pour cela. J’ai donc choisi l’autre voie, suis devenu avocat puis entrepreneur pour atteindre l’indépendance qui me permettrait de libérer du temps afin d’écrire. Je n’avais jamais écrit une seule ligne avant « Ceux que je suis », jamais envoyé un seul manuscrit à une maison d’édition. À vrai dire, je voulais écrire pour le théâtre car la précision de l’écriture dramatique, où chaque réplique est ciselée et où les silences sont capables de déclencher une émotion en direct et chez des centaines de personnes, représente pour moi le summum de l’écriture. J’ai écrit ce roman sans vraiment songer qu’il serait publié. Je l’ai pris davantage comme un pari avec moi-même. C’est une amie qui m’a incité à l’envoyer à cinq maisons d’édition après que j’ai passé dix-huit mois en ermite, sans voir personne car je consacrais tout mon temps libre à son écriture. Trois de ces cinq maisons ont répondu positivement. J’ai eu beaucoup de chance. Finitude était celle que j’espérais décrocher pour une multitude de raisons. Je n’ai pas attendu les réponses des autres.

Un second roman en préparation ? (J’espère que oui !  ) 

Oui, je suis en plein dans la phase d’écriture, qui n’est pas ma préférée. Je suis nettement plus heureux lorsque l’écriture est terminée et que commence la réécriture.

Question bonus : avez-vous un roman à nous conseiller en cette période de confinement ? Je conseillerais, pour ma part, sans hésiter, le vôtre !

J’aime les bouquins qui laissent une trace dans l’âme du lecteur. Si vous m’autorisez à en proposer plusieurs, je recommande « Le loup des steppes » d’Hermann Hesse que j’aurais aimé lire lorsque j’étais adolescent tant son souffle universel est puissant, « Crime et châtiment » de Fiodor Dostoïevski qui se lit comme un polar et qui, avec « La vie devant soi » de Romain Gary, est le roman qui m’a donné envie d’écrire, « Un roi sans divertissement » de Giono, tout Giono d’ailleurs, tout Faulkner aussi pour la puissance de ses personnages, tout Maupassant pour sa maîtrise exceptionnelle du récit et tout Jane Austen pour l’acuité et la finesse d’observation des sentiments humains. Et si vous me poussez vers des romanciers plus contemporains et francophones, je viens de terminer deux romans remarquables ; « Le quatrième mur » de Sorj Chalandon et « Né d’aucune femme » de Frank Bouysse.

 

Je remercie au passage mon fidèle ami Mickaël qui a grandement facilité cette prise de contact avec Monsieur Dorchamps !