Quelques questions à Lucie Rico autour de son premier roman « Le Chant du poulet sous vide »

J’ai eu le plaisir de découvrir Le Chant du poulet sous vide, le premier roman de Lucie Rico publié aux Éditions POL. Ce titre vous intrigue ? Eh bien, vous n’avez encore rien lu…

 

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À la mort de la mère, Paule revient dans la ferme où elle a grandi, après dix ans à la ville. La première chose qu’elle doit accomplir, c’est la dernière volonté de sa mère : tuer Théodore, le borgne, ce poulet qu’elle aimait tant. Elle va par la même hériter de son quotidien, perpétuer la tradition : l’élevage, l’abattage et la vente de ses poulets. Scénariste de métier, elle va apporter sa patte en décidant d’écrire la biographie de chaque poulet qu’elle aura tué – ou plutôt, leur nécrologie -, afin de leur rendre hommage et existence à travers la mort.

Elle écrit pour s’entraîner. Et quand il y a assez de matière, elle tue.

Ses poulets ne sont pas n’importe quels poulets : ils font partie de la haute-cour. Il y a ceux qui ont des noms d’ex-mannequins comme Carla isolée, calme et pourtant vicieuse jusqu’au bout des griffes, d’autres, ceux d’héroïnes de romans comme Lolita qui [courait] plus vite que les hommes, plus vite que la tramontane, ou Gervaise grande fluette, hoquetant parfois comme une ivrogne, avec une jolie petite face ronde [dont l’] infirmité était presque une grâce. Il y a encore ceux qui portent des noms d’objets comme Lacet, ou des prénoms comme Charles qui aimait la fraîcheur des bras humains ou bien Harold, l’incarnation du poulet médiocre.

Ses poulets sont comme des enfants qu’elle cajole, caresse, sollicite, avec qui elle dort, même. Elle les aime d’un amour égal. Et pourtant, quand les seize semaines sont passées, elle ne ressent aucun scrupule à leur rompre le cou à coup de serpette. C’est dans l’ordre des choses. Et même, elle ne peut supporter de ne pas être celle qui les tue.

Sac, si fragile et aventureux à la fois, la peau tendre. C’est ce qu’elle écrit sur l’étiquette avant de le porter au marché, emballé sous vide. Elle le vendra, même si c’est contre ses convictions de donner à manger un corps mort de mort naturelle. Ça porte la poisse.

Le quotidien de Paule s’écoule ainsi entre les moments privilégiés qu’elle passe avec eux, ses matinées au marché où elle intrigue et enchante tour à tour certains habitants du village avec ses biographies, en même temps qu’elle en irrite d’autres… Alors quand Fernand, directeur d’une grande surface, vient lui proposer de voir plus grand en participant à un projet d’exploitation révolutionnaire abritant dix mille poulets – cette idée de biographies est un concept qui relève du génie, il faut l’exporter à la ville et à plus grande échelle -, elle y voit pour ses petits l’occasion d’une nouvelle expérience, la découverte d’un terrain de jeu plus vaste. Elle veut ce qu’il y a de mieux pour eux.

Les Poulets de Paule vont devenir une marque, le soin qu’elle leur apporte et leurs biographies, des outils Marketing brillants. L’entreprise va rapidement prospérer, Paule et Fernand devront faire appel à des scénaristes pour rédiger de plus en plus de biographies. Le nombre de poulets va rapidement enfler et les machines finiront par prendre sa place de Médée. Paule va alors perdre l’emprise qu’elle exerçait sur la vie et la mort de ses poulets et peu à peu, glisser vers une forme de folie, sous les yeux de Louis, son mari…

– Où sont mes poulets ?

– Parmi les autres.

Lucie Rico nous offre un premier roman d’une formidable originalité. Son style taillé à la serpe(tte) nous fait pénétrer l’esprit de la narratrice avec précision, nous rendant témoin de sa lente et tragique perte de repères. En même temps, elle nous plonge dans un quotidien saturé de piaillements et de caquètements, qui fait d’Aval, de Nick et de Panache, de véritables personnages, et même, des amis. Nous sommes tout entier avec elle et avec eux, dans sa ferme, puis dans son exploitation.

Impossible de ne pas glousser d’aise à la lecture d’un roman aussi inédit et aussi bien écrit. Chaque page est une nouvelle illustration de la rigueur du style d’écriture de Lucie Rico. Les biographies de chaque poulet se savourent comme une viande blanche dorée à souhait, on les relit comme on se resservirait d’un plat qu’on a adoré. Une forme de suspens demeure, aussi : on tourne les pages avec avidité, sentant tout proche le drame qui couve en cette narratrice qui nous fascine autant qu’elle nous inquiète, et qui voit peu à peu sa coquille se fragiliser, menacer de se fendre, puis d’exploser.

Chères lectrices et chers lecteurs confinés à la ville, voilà un livre qui vous amènera un peu de campagne à la maison. Et le plaisir de lire, comme ce fut mon cas, quelque chose de vraiment original.

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J’ai eu la chance de poser quelques questions à l’autrice.

Commençons par parler de la genèse de votre roman : comment vous est venue cette idée d’histoire, ô combien originale ?

J’ai toujours eu un rapport compliqué à la viande, parce que culturellement c’était quelque chose très important chez moi, comme dans beaucoup de familles, et en même temps je l’ai assez vite rejetée.

Mais l’idée est vraiment venue lorsqu’une personne qui travaillait chez Charal m’a expliqué comment le marketing autour de la viande avait été mis au point, comment s’était construite l’idée que la viande rend fort. J’avais grandi avec cette idée, et la mettre en perspective, voir comment elle avait été fabriquée à des fins marketing m’a beaucoup interrogée.

À partir de là, je n’ai plus regardé la viande de la même façon. J’ai observé l’histoire que les emballages sous vide racontaient. Je suis tombée sur des publicités pour des coqs qui chantent avant d’être mangés, des lardons bien élevés, des vaches présentées comme adorables et ravies de terminer leur vie en steak. Donc l’idée est venue à partir de là, et de cette question : pourquoi humaniser, anthropomorphiser ce que l’on mange ? Comme si en comprenant et en aimant mieux les bêtes, on avait davantage envie de les manger. Et surtout, de quelle conception de la viande hérite-t-on ? J’ai voulu créer un conte autour de cette idée, comme le marketing fabrique des contes. Comment le marketing peut faire dérailler la réalité.

C’est pourquoi dans le livre, pour moi, écrire c’est créer des stèles et les supermarchés deviennent des tombeaux. Paule s’essaie au jeu du marketing. Elle hérite de plusieurs conceptions de la viande et essaie de faire des arrangements avec sa conscience, de tout concilier, son amour des animaux et celui de la viande. Elle fait tomber les frontières entre la viande et l’animal et c’est ce qui la fait dérailler.

Pourquoi avoir choisi de faire de poulets, spécifiquement, vos personnages principaux ? Ce choix allait-il de soi ? 

Oui, c’est venu tout de suite. Dans le roman, je voulais qu’ils soient au premier plan, inverser le rapport homme / animal en nous permettant d’avoir accès à leurs vies, à leurs caractères bien plus qu’à celui des personnages humains. Ne pas les cantonner à des rôles muets d’animaux. J’ai trouvé que les poulets avaient un vrai potentiel romanesque. On les considère à la fois comme des animaux un peu bêtes, et en même temps ils sont accompagnés de toute une mythologie très intéressante, qui va de leur héritage de dinosaures à l’expression « quand les poules auront des dents ». J’aimais aussi que ce soient des oiseaux, mais empêchés, qui n’arrivent pas à voler. 

Surtout, un poulet a la même taille qu’un animal domestique. C’était important que Paule puisse les prendre dans ses bras, les aimer et les traiter comme on peut traiter un chien ou un chat. Dans le roman, ils ont ce double rôle d’animaux tendres plein de caractère et de potentielle viande.

En plus, le poulet est considéré comme une viande anodine, la viande du dimanche. L’animal porte le même nom vivant et en viande, il n’y a finalement pas de glissement sémantique entre notre manière de nommer la viande et le corps du poulet. Et le roman se nourrit finalement de ça, de ce mot qui est le même pour nommer un animal mort et une viande. 

On sent que vous vous êtes bien documentée sur ces gallinacés ! Comment avez-vous procédé pour les décrire aussi bien ? Avez-vous passé du temps dans une ferme ou dans un tout autre lieu où sont élevés des poulets ?

J’ai d’abord écrit sur les poulets sans me documenter. Je voulais les croquer comme des personnages de fiction avant tout. Le fait qu’ils soient poulets était finalement secondaire. Ensuite, vers la fin de l’écriture, j’ai commencé à interroger des fermiers sur leur rapport aux poulets, et j’ai regardé vivre beaucoup de poulets. J’ai alors affiné l’écriture des personnages. Mais ce n’est pas venu en amont. Après, tout au long de l’écriture, j’ai consulté des forums d’amateurs de poules pour vérifier que ce que j’avançais sur les poulets était crédible !

« Paule », « Poulet », voilà deux mots qui se ressemblent beaucoup… Est-ce un choix onomastique anodin ? Et en parlant de noms, comment avez-vous choisi ceux des poulets de Paule ?

Paule a hérité de son nom par la mère, comme elle hérite des poulets. Pour la mère ce prénom n’est pas anodin : il l’assimile à une poule. Je voulais que Paule soit mi-humaine mi-animale, qu’elle s’identifie aux poulets qu’elle tue. Le nom est un prélude à cette identification.

Concernant ses poulets, leur nom a toujours un rapport avec l’action et avec ce que Paule vit à la ferme. Même si les biographies sont détachées du texte, elles ont un lien, plus ou moins clair, avec les événements. Elles renseignent et donnent une autre perspective sur ce que vit Paule à la ferme. Par exemple, lorsque Paule est victime de violence au village, les poulets portent des noms très guerriers. Lorsqu’elle est mélancolique, les noms le sont aussi. Finalement, les noms en disent autant sur celle qui nomme que sur les poulets.

Avez-vous souhaité « dénoncer » quelque chose à travers cette histoire ? Souligner des contradictions dans nos manières de consommer, par exemple ? La façon, peut-être, dont les animaux sont traités dans les abattoirs industriels ?

Pas dénoncer parce que je ne suis pas extérieure à cette histoire. Plutôt interroger notre rapport à la viande et au marketing et les petits arrangements que l’on fait chaque jour avec nos consciences. Mais oui, chaque personnage est aux prises avec des dissonances entre ce qu’il dit et ce qu’il fait.

Paule essaie de résoudre ses propres contradictions à sa manière. Elle est végétarienne, elle aime les poulets et pourtant, elle hérite d’une ferme avec trois cent poulets à abattre. Quand elle écrit des biographies c’est pour leur rendre hommage, pour faire le lien entre leur vie et leur mort. Mais est-ce que cette posture est vraiment tenable ? Plus cette idée a du succès, et finalement plus elle se pervertit. L’histoire que Paule raconte n’a plus de fondement quand l’abattoir devient industriel. 

Paule élève ses poulets comme s’il s’agissait de ses enfants, les chérit, et pourtant, elle ne ressent aucune hésitation quand l’heure est venue de les tuer. Comment expliquez-vous cet attachement un peu paradoxal de Paule envers ses poulets ? 

Cet attachement paradoxal, j’ai l’impression qu’il est prégnant dans nos sociétés : à la fois à travers le marketing de la viande mais aussi lorsque l’on regarde le traitement entre les animaux domestiques et les animaux d’élevage. En déplaçant le regard, Paule finalement traite ses poulets à la fois comme des animaux domestiques et des animaux d’élevage. Pour elle, le sacrifice de la mise à mort les mène quelque part.

Fernand, Louis, les quatre scénaristes… Nous ne pénétrons pas vraiment leurs pensées, seules celles de Paule nous parviennent. Pensez-vous qu’ils aient conscience de cette folie vers laquelle Paule glisse, peu à peu ?

Le roman avance dans le suspense. Il est construit comme un thriller. On sent que quelque chose ne va pas mais je ne voulais pas que le lecteur dispose de plus d’informations que Paule. Fernand est le premier à voir dans l’idée de Paule un potentiel marketing. Il voit plus loin que Paule, c’est un businessman. Je pense qu’il sait très bien la folie qui guette Paule, et qu’il l’instigue même, il s’en nourrit pour en tirer profit. Les scénaristes ne sont que l’instrument de Fernand, ils sont impuissants à aider Paule. Enfin, pour Louis, son compagnon, leur relation est solide. Il a une confiance aveugle en Paule, et finalement, le fait même de s’occuper de gallinacés lui paraît tellement étrange qu’il accepte le reste de ses comportements comme en découlant. Je crois que Louis est le plus innocent, par rapport à Paule. Qu’il lui fait confiance et ne sent pas ce qui l’assiège.

Et question bonus que je pose en général aux personnes que j’ai la chance d’interviewer… Des idées pour un éventuel prochain roman ?

Oui ! Je l’ai commencé il y a quelques mois. Il se déroule dans un univers très urbain. Je n’en dis pas plus pour le moment !

Le Chant du poulet sous vide de Lucie Rico, en grand format aux Éditions POL