Quelques questions à Titiou Lecoq autour de son fantastique « Honoré et moi »

Vous avez encore quelques souvenirs de vos lectures de Balzac, mais un peu moins de sa vie, aussi intéressante fut-elle ? L’auteure féministe et essayiste Titiou Lecoq s’est attaquée à ce monument monstrueusement humain, après l’avoir rencontré. Et croyez-moi, ça n’a rien de mystique.

À nous deux, Honoré ! aurait pu s’exclamer Titiou Lecoq en sortant de la Maison Balzac. Se lancer dans le projet de découvrir mieux ce loser magnifique avec qui elle a l’impression d’avoir tant en commun – à commencer par cette fâcheuse tendance à tout foirer, tout le temps – lui est apparu comme une évidence. Dans Honoré et moi, Titiou Lecoq nous parle de cette obsession qu’elle nourrit pour lui, depuis qu’il lui est apparu dans toute sa folie des grandeurs, avec son incorrigible côté flambeur, ses yeux plus gros qu’un ventre déjà bien rebondi, ses galères de thunes (illustrées notamment avec force graphiques analysant La dèche balzacienne), cet amour fou qu’il entretenait pour son intérieur au point de s’endetter jusqu’au cou pour tendre ses murs avec les plus beaux tissus et orner ses salons avec les plus beaux meubles. Honoré de Balzac, cet auteur grandiose à qui l’on doit La Comédie Humaine, Le Père Goriot ou Eugénie Grandet, ressemblait finalement beaucoup à quelqu’un d’assez commun.

Loin de nous proposer une biographie ronflante et ennuyeuse sur le personnage, Titiou nous fait découvrir sur lui des choses méconnues, assorties de délicieuses anecdotes : saviez-vous, par exemple, qu’il avait failli se lancer dans la culture et le commerce d’ananas ? Qu’il appelait son attirail, son bengali, dans ses correspondances enflammées avec Eve Hanska ? Tout en nous apprenant plein de choses palpitantes sur l’auteur, Titiou nous fait rire en y allant de son petit commentaire, de son analyse décalée, toujours avec ce ton savoureux, fin et caustique, que nous lui connaissons.

J’ai dévoré chaque page de cette biographie drôle et passionnée d’un excentrique, écrite par une femme amoureuse.

On n’est jamais complètement seule dans sa vie quand on peut ouvrir un ouvrage et écouter Honoré nous raconter une histoire.

Et c’est donc avec honneur et bonheur que j’ai pu lui poser quelques questions… Que voici :

Pouvez-vous me parler de cette rencontre avec Balzac, lors de votre visite de la Maison où il a vécu, rue Raynouard ? Vous parlez d’expérience littéraro-mystique, on pourrait aussi avoir l’impression, en vous lisant, qu’un véritable coup de foudre a eu lieu ?

Je suis une personne extrêmement cartésienne, parfois trop. Mais il faut avouer que, quand je me suis retrouvée dans le bureau de Balzac, cet après-midi-là, j’ai ressenti quelque chose. Une espèce d’émotion qui m’a submergée. J’avais l’impression de pouvoir le sentir là, à côté. Et j’ai été bouleversée. Ce bureau sentait la solitude, c’est une petite pièce, avec peu de lumière, il y passait ses nuits, sans personne à ses côtés. À vrai dire, je m’attendais davantage à vivre ce genre d’expérience dans une contrée lointaine et étrangère. Mais non, c’était à Paris, dans le 16ème arrondissement, comme quoi, tout peut arriver dans la vie.

Il doit y avoir un certain nombre d’essais et de biographies parus sur Balzac ! Comment vous êtes-vous documentée pour écrire votre biographie de Balzac, à vous ?

Il y en a énormément. Je me suis servie de certaines d’entre elles (surtout celle de Roger Pierrot qui est extrêmement solide) mais les autres m’ont servi presque à contre-sens. Quand les biographes se contentaient de dire « sa mère était très méchante », ça me donnait envie d’aller regarder de plus près et de comprendre ce qu’ils prenaient pour acquis. Et puis, surtout, le plus gros de ma documentation c’était la correspondance de Balzac. Il a tellement écrit à Mme Hanska que c’est une source inépuisable.

Avez-vous lu ou relu certains de ses romans pour non seulement, connaître mieux son œuvre, mais aussi, le connaître mieux, lui ?

Alors oui. J’ai relu quelques classiques que je n’avais pas rouvert depuis le lycée comme Eugénie Grandet ou Le Père Goriot. Et puis, des romans et des nouvelles que je n’avais jamais lus. Mais clairement, j’en ai une lecture très différente maintenant. Les lire en travaillant sur sa vie m’a permis de voir des allusions masquées, de repérer ses obsessions, de savoir que tel passage a été écrit en réalité à destination de telle femme. Ça donne une familiarité avec l’oeuvre particulière.

Qu’est-ce qui vous a le plus surprise en faisant vos recherches ? Qu’étiez-vous à mille lieues d’imaginer à son endroit ?

Son humanité. Donc en vérité ses défauts. Le voir dans ses lettres en train de mentir de façon éhontée, être totalement de mauvaise foi c’était une surprise assez drôle. Et puis, son espoir permanent que tout va finir s’arranger m’a énormément touchée.

C’était la première fois que j’ai autant ri en lisant une biographie. J’ai beaucoup appris, et ai passé un excellent moment (merci !). Est-ce un exercice difficile, de composer une « biographie drôle » ?

Oui ! J’ai su que je pourrais écrire ce livre le jour où j’ai trouvé le ton. Mais ça m’a demandé énormément de travail de trouver la bonne distance à mettre entre mon sujet et moi, un regard attendri mais aussi moqueur par moment.

Si vous aviez le pouvoir de l’aider à revenir sur l’un de ses (nombreux) mauvais choix, lequel choisiriez-vous ?
Très bonne question… Je pense que ça serait l’achat de la maison. Il en a tellement bavé avec cette maison et son jardin… tout ça pour rien en plus.

Comment qualifieriez-vous cette « relation » que vous entretenez aujourd’hui avec Balzac ? Vous parlez de lui comme votre frère, vous l’appelez par son prénom, on pourrait aussi penser qu’il est comme votre confident ? Votre ami le plus cher ?

C’est étrange de se sentir aussi proche de quelqu’un de mort. C’est assez troublant. J’ai vraiment la sensation d’entretenir une relation avec lui (certes, à sens unique). Mais j’aurais du mal à la qualifier. Il m’a appris des choses (notamment à oser mieux négocier les questions financières). Mes enfants parlent de lui comme s’il faisait partie de la famille. Je pense qu’il aurait été mon meilleur ami, même s’il m’aurait sans doute exaspérée sur plein de points. C’était aussi difficile de finir l’écriture de ce livre parce que je savais que ça signifiait lui dire au revoir. Ne plus me lever tous les matins en pensant à lui.

Un grand merci à Titiou et à sa maison d’édition L’Iconoclaste – et en particulier, à Marion – de m’avoir permis de découvrir ce merveilleux livre et de réaliser cette interview.